Les Gardiens Des Traditions

Les GDTs ont orienté la vie sociale et politique de nos communautés depuis la nuit de temps, ceci en bien ou en mal ; les conduisant avec sagesse et amour.

Pendant longtemps, nos communautés ont résisté à l’influence du monde extérieur grâce à l’importance accordée aux rites, aux coutumes et à l’autorité des anciens. Mais l’ouverture naturelle des sociétés africaines, le désir de découvrir le monde et la montée de l’individualisme ont entraîné des changements profonds. Cette évolution a provoqué une rupture avec nos pratiques culturelles et une transition parfois brutale et incontrôlée vers la modernité.

Aujourd’hui, les anciens sont moins écoutés et moins respectés. Leur autorité s’effrite, leur confiance diminue, et leur sagesse est souvent éclipsée par la recherche de biens matériels et par la corruption. Pourtant, le changement du monde ne signifie pas la disparition de nos traditions. Même si elles prennent parfois des formes déformées ou mal comprises, elles doivent demeurer en nous.

Selon les régions et les communautés, la situation varie, mais la perte des traditions s’accentue. Malgré quelques signes de renouveau, la mise à l’écart progressive des Gardiens des Traditions a quelque chose de poignant et de terrifiant pour l’avenir.  Il est essentiel de leur redonner leur place et de reconnaître leur rôle dans la transmission de notre héritage.

QUI SONT-ILS?

Des choix naturels dans nos Communautés

Les Gardiens des Traditions (GDTs) sont choisis naturellement  au sein de nos communautés. Leur légitimité vient d’abord de leur ancrage spirituel et ancestral, avant toute autre forme de reconnaissance. Aujourd’hui, ils regroupent les chefs traditionnels, les initiés, les patriarches et tous ceux qui portent et transmettent notre héritage culturel.

Le chef traditionnel, symbole d’unité et de cohésion, exerce des responsabilités à la fois spirituelles, sociales et administratives. Il veille sur sa communauté, protège son équilibre, assure la sécurité, la santé, l’harmonie sociale et la disponibilité des ressources essentielles. Il incarne également le pouvoir mystique et spirituel qui relie le peuple à ses ancêtres.

Dans la chefferie, la succession se transmet traditionnellement du père à son fils, souvent désigné avant la mort du chef. Aujourd’hui, ce choix est confirmé par les notables, puis validé par l’autorité administrative et publié au journal officiel. Il arrive que la succession se passe mal et que l’administration intervienne dans le processus; ce qui provoque parfois de graves tensions au sein des communautés.

Sur le plan spirituel, le chef reste l’intermédiaire privilégié entre la communauté, les ancêtres, les divinités et Dieu. Il est entouré de notables, de sociétés secrètes, de prêtres et de prêtresses qui l’assistent dans ses responsabilités. En tant que gardien de la tradition, il détient l’ensemble des pouvoirs symboliques, mystiques et sociaux. Les détenteurs de forces spirituelles ou magiques doivent partager leurs connaissances avec lui lors de son initiation et tout au long de son règne. Ils ont également le devoir de le protéger et de lui porter secours.

L’initié, quant à lui, est choisi par la tradition et traverse divers rites pour devenir dépositaire et défenseur de l’héritage culturel. Les rites d’initiation et ceux liés à la royauté ont en commun de transformer profondément l’individu. Ils visent à faire passer une personne ordinaire à un être doté de qualités « extraordinaires », capable d’assumer un statut, une autorité ou un pouvoir légitimé par la tradition. Cette transformation peut être symbolique ou impliquer des interventions réelles sur le corps.

Un découpage administratif salutaire pour une harmonisation collective au niveau de l’Etat.

La réorganisation administrative a progressivement intégré les anciens royaumes et petits États traditionnels dans les structures des nouveaux États africains. Ces entités, autrefois autonomes, sont devenues des relais essentiels au sein de l’administration moderne.

Au Cameroun, cette transformation s’est formalisée en 1977 avec le décret portant organisation des chefferies traditionnelles, puis avec la Constitution de 1996 qui garantit leur représentation à tous les niveaux de l’État. Le chef traditionnel s’est ainsi vu confier un rôle de contrôle, de vigilance et de médiation entre les populations et l’administration centrale. Ses pouvoirs, autrefois très étendus, ont été progressivement encadrés, un processus amorcé dès la colonisation et justifié par la volonté de construire un État unifié.

Les chefferies sont aujourd’hui classées en trois degrés selon leur importance territoriale ou historique.

  • Premier degré : couvre au moins deux chefferies de second degré, sans dépasser les limites départementales.
  • Second degré : regroupe au moins deux chefferies de troisième degré, dans les limites d’un arrondissement.
  • Troisième degré : correspond généralement au village en zone rurale ou au quartier en zone urbaine.

Cette classification crée une hiérarchie administrative, mais elle ne reflète pas toujours les réalités culturelles. Il est rare, par exemple, qu’un chef de degré supérieur donne des ordres directs à un chef de degré inférieur, ce qui peut générer des tensions. De plus, malgré l’obligation pour l’administration de consulter les notables compétents, des conflits surgissent fréquemment, notamment lorsque certains responsables méconnaissent les coutumes locales.

Une convergence entre un élitisme de plus en plus présent et l’initiation traditionnelle.

Aujourd’hui, de nombreux chefs traditionnels et initiés appartiennent aussi à l’élite administrative, académique ou économique. Cette double appartenance complexifie leur relation aux us et coutumes. Leurs multiples responsabilités les éloignent souvent de leurs populations, ce qui affaiblit progressivement leur influence et autorité au profit d’autres élus politiques.

Beaucoup de Gardiens des Traditions évoluent désormais dans des univers mêlant savoirs modernes, fonctions administratives, enjeux économiques et réalités sociopolitiques. Pourtant, pour préserver leur crédibilité et conserver leur place dans l’imaginaire collectif, ils doivent maintenir une certaine indépendance vis‑à‑vis des détenteurs du savoir, du pouvoir et de la richesse qu’ils sont aussi. Ce positionnement devient de plus en plus difficile à tenir.

Peut‑on encore, aujourd’hui, exiger une telle séparation entre tradition et modernité ? Et surtout, que pourraient gagner la modernité en s’enrichissant de l’expérience des hommes de tradition, et les traditions en s’ouvrant aux apports de la modernité ?

QUE FONT-ILS ?

Préserver et transmettre la mémoire vivante de nos valeurs ancestrales et de notre histoire. 

Comme un arbre qui ne peut croître qu’en s’appuyant sur ses racines, le développement de l’Afrique puise sa force dans ses traditions et dans la richesse de ses cultures patrimoniales.

Dans cette perspective, les chefs traditionnels occupent une place essentielle. Ils détiennent un pouvoir spirituel, sacré, parfois perçu comme quasi divin. Figures à la fois respectées et redoutées, ils incarnent le lien profond entre le passé, le présent et l’identité collective.

Encadrer et former la jeunesse

‘‘Selon le sociologue sénégalais Boubakar Ly, 

« la jeunesse africaine « moderne » a pour « caractéristique essentielle » d’être « mal adaptée, objectivement et psychologiquement à la société ».

Une analyse formulée à son époque, mais qui, à bien des égards, paraît encore résonner aujourd’hui.

Tout en transmettant les savoirs ancestraux aux jeunes générations, les GDT doivent aussi comprendre la transition entre tradition et modernité qui marque profondément la jeunesse actuelle. Car si certains jeunes valorisent encore notre héritage culturel, d’autres s’en détachent complètement. La majorité, heureusement, adopte une position plus nuancée qu’il faut entretenir positivement.

Cette évolution entraîne une perte rapide des pratiques ancestrales au fil des générations. Les confusions et approximations se multiplient lorsque la transmission est incomplète ou mal assurée. C’est précisément là que les GDT jouent un rôle essentiel : veiller à la qualité et à la fidélité de ce passage de savoirs.

Lorsque la société change et que certaines pratiques ne sont plus acceptées telles quelles, des adaptations peuvent et doivent être introduites sous l’autorité des anciens, afin de préserver la force symbolique des rites. Le véritable danger serait la disparition totale de ces rituels en même temps que la disparition des anciens et des GDTs, laissant un vide et privant les générations futures de repères fondamentaux.

S’occuper de la santé, du bien-être et de la protection des personnes et des biens.

Les GDT veillent à la santé des populations. Grâce à la pharmacopée et à la médecine traditionnelle, les initiés continuent d’offrir des soins de santé au sein des communautés, et parfois bien au‑delà, en prenant en charge des maladies physiques, mentales et spirituelles — un domaine où leur approche se distingue nettement de celle de la médecine moderne.

On sollicite également les chefs traditionnels, hommes et femmes, pour mobiliser les populations lors de campagnes sanitaires et encourager l’adoption de nouveaux comportements. Ils jouent un rôle constant de porte‑parole de la collectivité, faisant remonter les besoins locaux, qu’il s’agisse de projets routiers, de la construction ou de la modernisation d’écoles, ou encore de l’amélioration des services de santé.

Ils informent et sensibilisent leurs communautés, stimulent et coordonnent l’action des élites locales, de la diaspora et de toutes les forces vives. Leur objectif est clair : orienter ces énergies vers le développement économique et culturel, ainsi que vers l’amélioration du bien‑être social.

Faire justice et maintenir la paix

Le GDT doit agir comme un juge impartial au sein du tribunal coutumier, véritable juridiction de premier degré chargée de régler les litiges liés aux terres, aux mariages, au vol, aux agressions, aux questions mystiques et à bien d’autres affaires. Sa mission consiste aussi à prévenir la violence et à favoriser des relations harmonieuses au sein de la communauté. Pour cela, il doit être capable d’exercer son rôle avec efficacité, de prendre des décisions éclairées et de résoudre les conflits de manière pacifique.

L’épineuse question foncière, source de nombreux conflits, a toutefois contribué à nourrir une certaine méfiance envers les chefs et guides traditionnels. Cette défiance représente aujourd’hui l’un des défis majeurs auxquels ils doivent faire face pour continuer à jouer pleinement leur rôle de garants de l’ordre et de la cohésion sociale.

QUE POUVONS-NOUS ?

Face aux effets, tant positifs que négatifs, de l’arrivée occidentale en terre camerounaise et africaine — une arrivée qui a profondément bouleversé les repères, transformé les paradigmes et imposé l’adaptation à un monde désormais globalisé et hyperconnecté — une question essentielle s’impose : 

Que peuvent entreprendre les chefs traditionnels, guides spirituels, patriarches et dépositaires des traditions ancestrales pour reconquérir et reconvertir leurs pouvoirs naturelles (politique, social,  mystiques et religieux...), et restaurer la dignité, le prestige et l’honorabilité qui étaient les leurs autrefois, dans cette ère de modernité ?

Avant même d’esquisser des pistes de réponse, il convient de s’incliner avec respect devant leurs majestés et de leur soumettre humblement cette réflexion, en appelant à leur sagesse et à leur discernement.

Faire constamment un rappel de nos us et coutumes, en percevoir les sens et surveiller les changements qui s’y opèrent.

Le monde change, et les pays avec lui. La chefferie traditionnelle, les chefs, les initiés et les gardiens des savoirs ancestraux doivent évoluer eux aussi, tout en restant des repères essentiels pour nos communautés.

Se souvenir de nos origines, de nos us et coutumes, est indispensable pour former des citoyens responsables et attachés à la communauté nationale qu’est devenu le Cameroun.

Nos pratiques ancestrales doivent continuer à vivre à travers une présence régulière auprès des GDT, afin d’en comprendre le sens, les valeurs, les limites, et la force qu’elles offrent aux générations futures. Leur rôle reste fondamental et irremplaçable.

Ceux qui cherchent à se reconnecter à leur culture ne la trouveront pas uniquement dans les livres : la culture se vit, se pratique et s’incarne au quotidien.

Faire attention à la chute vers la modernité

Il ne s’agit pas de revenir en arrière, mais de s’adapter aux évolutions de notre époque sans sombrer dans une modernité qui nous éloigne de nous‑mêmes. Une adoption trop rapide et non maîtrisée des pratiques étrangères risque d’entraîner la perte de nos valeurs spirituelles, mentales et morales, puis celle de nos racines et de nos pouvoirs ancestraux.

Une telle rupture ne ferait aussi qu’accroître notre fragilité face au monde extérieur et ses grands enjeux. Et au final à ralentir et freiner notre capacité à nous développer de façon harmonieuse.

Stabiliser notre société

Pour stabiliser notre société et notre environnement, il est essentiel d’aider les GDT à évoluer. Sur le plan administratif, une meilleure cohabitation entre le chef traditionnel et les autres formes d’autorités doit être encouragée. Pour le bien de la communauté, cette collaboration doit devenir plus large et véritablement complémentaire.  

Les jeunes doivent être préparés à comprendre et accepter ces réalités fondamentales, car elles sont vitales pour leur avenir et celui des générations futures. Dans sa quête de modernité, la jeunesse oublie parfois que la construction d’un individu capable d’apprendre et de maîtriser les phénomènes passe aussi par le développement de sa dimension spirituelle et mentale.

Les détenteurs de pouvoirs et savoirs, aujourd’hui rare dans certaines communautés, doivent se mobiliser pour transmettre les principes et valeurs ancestrales aux plus jeunes. Sans cette transmission, nous risquons de voir se creuser des fractures irréversibles entre notre mémoire collective et la nécessité de s’intégrer au village planétaire.

Réduire l’impact des conceptions erronées

Les critiques adressées à l’institution traditionnelle la présentent souvent comme anachronique, antidémocratique, voire anticonstitutionnelle, en raison du principe d’hérédité qui semble contredire l’égalité en droit. La désacralisation progressive des GDT et des cultures traditionnelles, amorcée à l’époque coloniale, se poursuit aujourd’hui sous des formes plus subtiles. La quête de pouvoir et la cupidité y contribuent largement.

De nombreux GDT jugés indociles ont été destitués, remplacés ou déportés, tandis que des trésors communautaires ont été détruits, pillés ou emportés vers l’Occident. Leur implication forcée dans la collecte d’impôts, la capture d’esclaves, la fourniture de main-d’œuvre pour les travaux imposés ou encore l’exécution d’ordres coloniaux, souvent sans consultation, a créé des fractures profondes entre GDT et communautés — fractures encore difficiles à réparer aujourd’hui.

La question des salaires versés aux chefs traditionnels a accentué la confusion autour de leur rôle. Pour certains, ces rémunérations détournent souvent les GDT de leur mission première plutôt que de valoriser leur fonction d’auxiliaires administratifs. Cette situation alimente les discours qui remettent en cause la cohérence et la légitimité de leurs pouvoirs naturels, contribuant à affaiblir leur statut de guides et de garants des institutions traditionnelles.

Redonner leur noblesse à nos gardiens par tous les moyens

Il est essentiel de renouer avec les GDT en allant régulièrement à leur rencontre, dans leur environnement et leurs lieux d’exercice. C’est en se ressourçant auprès d’eux que l’on peut raviver leur rôle et leur redonner confiance. Beaucoup d’anciens ne se réunissent plus pour discuter des enjeux de la communauté. Ils voient leur autorité s’effriter sans réagir, parfois au point de perdre le respect mutuel et de se laisser happer par la quête matérielle. Le respect des GDT et des anciens doit redevenir une pratique vivante et quotidienne.

Pour faire évoluer la gouvernance traditionnelle, plusieurs voies sont possibles. D’une part, il faut donner aux chefs les moyens d’informer largement sur les dimensions naturelles, juridiques, physiques et spirituelles qui encadrent leurs fonctions. D’autre part, il faut encourager les populations notamment celles jeunes, à mieux suivre et comprendre l’action des chefs coutumiers.

Il serait également souhaitable que les chefs traditionnels adoptent davantage une gouvernance consultative. Beaucoup préfèrent encore s’entourer uniquement de proches ou de partisans, limitant ainsi l’ouverture nécessaire à une gestion équilibrée et inclusive.

Depuis les indépendances l’on perçoit plus clairement les blessures causées par la perte de nos repères traditionnels ancestraux. Malgré cela, il est reste difficile de rétablir les vérités. Il est encore plus difficile de restaurer pleinement le rôle et l’importance des GDT dans de nombreuses communautés. 

D’où l’urgence de réaffirmer ces vérités et de faire émerger une nouvelle génération de GDT et de communautés fières de leurs traditions, prêtes à avancer vers le progrès, le développement et la modernité. 

Au‑delà des perceptions extérieures, demeure une évidence : tout peuple qui aspire au respect doit évoluer en s’appuyant sur des repères enracinés dans sa nature, ses origines et ses aspirations profondes.